Jusqu’au 23 avril 2017, le Musée des Arts Décoratifs, situé rue de Rivoli à Paris, questionne l’histoire de la mode, l’ « évolution » de la liberté vestimentaire en fil rouge, dans une puissante rétrospective, rythmée et empreinte de beaucoup d’humour. L’exposition « Tenue correcte exigée, quand le vêtement fait scandale » (1) est un panorama des scandales vestimentaires qui ont traversé les siècles (Que l’on se rassure cependant, tous les accoutrements sont tolérés pour les visiteurs).

Entrée de l’exposition “Tenue correcte exigée, quand le vêtement fait scandale” au Musée des Arts Décoratifs, rue de Rivoli.

Dès l’entrée dans l’exposition, les convictions originelles du visiteur quant à une ouverture d’esprit progressive vis-à-vis de la mode vestimentaire sont mises à mal. Le visiteur est invité à pénétrer dans cette exposition sous les quolibets et autres railleries récurrents, écrits et sonores : « t’es mal fagotée », « ça te boudine », « y a du monde au balcon », etc. Un tableau de l’atelier de Lucas Cranach l’Ancien (2) nous rappelle que dans la Bible, l’acte de se vêtir est apparu à la suite du péché originel, après qu’Adam et Eve aient mangé le fruit défendu : « Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures ». C’est ainsi que la religion chrétienne inculque à ses fidèles de ne pas attacher d’importance au vêtement, donné à Adam et Eve, lors de leur expulsion du Paradis, pour cacher leur nudité.

La scénographie, confiée à la fabuleuse Constance Guisset, sur un projet du conservateur Denis Bruna, mêle les époques et les styles, préférant à une approche chronologique une approche thématique puisque de tous temps, les mêmes questions se sont posées continuellement et se posent aujourd’hui encore : trop moulant, trop décolleté, trop court, trop ample, trop coloré, trop intime, trop masculin ou trop féminin…? La Bible, les ordonnances royales et les traités de savoir-vivre et de bienséance dénonçaient les interdits vestimentaires et dispensaient des conseils, tout comme le font aujourd’hui les blogs internet et émissions télévisuelles de mode. Voici un florilège de coutumes vestimentaires bouleversées par des scandales qui ont jalonné l’histoire de la mode et opéré des tournants dans la manière de se vêtir.

Une fille au masculin, un garçon au féminin

“Femmes chasseresses” / Source : La Voix du Nord

« Comme un garçon j’ai les cheveux longs, comme un garçon je porte un blouson, un médaillon, un gros ceinturon … » (3). Sur un air connu de tous, chanté par Sylvie Vartan, on apprend que c’est par le sport que la révolution vestimentaire féminine s’est immiscée. En effet, les premières concessions vestimentaires à l’interdiction biblique du port de l’habit d’homme par la femme ont été faites pour permettre aux femmes la pratique de la chasse. Elles ont été autorisées à porter une veste d’équitation et un tricorne, considérés jusqu’alors comme des attributs masculins. Cette tenue d’Amazone était d’ailleurs réalisée par un tailleur, en charge habituellement de la réalisation des habits d’hommes uniquement, quand le couturier se chargeait spécialement de ceux des femmes. La robe se devait cependant d’être plus longue, pour couvrir les jambes une fois les femmes montées à cheval. Pour la pratique du vélo, du ski, de la gym et d’autres sports, les pantalons ont été adoptés comme dessous avant d’être généralisés pour les dessus.

La révolution était en marche mais les femmes ont peiné à se faire entendre. En 1800, celles qui souhaitaient porter le pantalon devaient en faire la demande auprès du préfet de police de Paris. Les hommes étaient en effet persuadés que leur domination allait s’effondrer si le port du pantalon était accordé aux femmes puisqu’au-delà de l’aspect esthétique, le pantalon était synonyme de liberté et d’émancipation pour la femme, qui aurait alors accès à de nombreuses activités que le port de la robe ne permettait pas. De manière anecdotique, on aime à rappeler aux étudiants en droit que cette ordonnance de 1800 n’a été abrogée qu’en janvier 2013. Ainsi, jusqu’en 2013, les femmes portant un pantalon risquaient une condamnation pour « travestissement ».

Hommes et femmes vont ainsi adopter des tenues similaires. Dans les années 1920-1930, des figures féminines telles que Marlene Dietrich et Gabrielle Chanel adoptent des looks androgynes, dont découle la mode unisexe des années 1960. Pourtant jusqu’au XIVe siècle, les hommes et les femmes portaient déjà des habits semblables, mais il s’agissait alors de robes. Ce n’est que vers 1340 qu’une différenciation entre les habits d’hommes et de femmes a été opérée. D’ailleurs, jusqu’au XXe siècle, les petits garçons portaient eux aussi des robes, sans différenciation avec les petites filles. Des exemples qui nuancent quelque peu l’évolution vestimentaire affirmée actuellement. Des couturiers ont d’ailleurs remis en cause les clichés vestimentaires actuels propres à chaque sexe, au premier rang desquels figure Jean Paul Gaultier avec la jupe pour homme de sa collection « Et Dieu créa l’Homme » en 1985.

Jean-Paul Gaultier, jupes pour homme de la collection “Et Dieu créa l’homme” / ©Patrick James

Pourtant d’autres exemples nous enseignent que les clichés vestimentaires chahutés par ces couturiers ont connu des revirements avant de nous parvenir. Au XVIe siècle, le talon était initialement un attribut exclusivement masculin provenant des chaussures des cavaliers perses pour fixer leurs pieds dans les étriers. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle qu’il est devenu un attribut exclusivement féminin. De même jusqu’au cours du XXe siècle, le rose était une couleur commune aux deux sexes, avant d’être reléguée aux layettes des petites filles. Le maquillage lui aussi était mixte et utilisé indifféremment par les hommes et les femmes. Il ne distinguait pas les sexes mais les classes sociales. Plus le visage était blanc, plus l’on était un puissant.

De l’intime à la sphère publique

“L’intime au grand jour” / Source : CultureBox

Autre grand chamboulement vestimentaire, le passage de certains vêtements de la sphère intime à la sphère publique. Aujourd’hui encore, une distinction est faite entre vêtements de jour et vêtements de nuit, bien que certains grands couturiers se soient amusés à proposer des pyjamas de soirées et des dessous dessus. Au début du XVIIIe siècle, la robe volante va s’écarter de la règle en faisant son entrée à la cour. Cette robe, inspirée du déshabillé, était très ample, contrairement aux robes ajustées de l’époque. Elle sera suivie dès 1781 de la robe chemise, une robe d’intérieur, sans corps à baleines ni panier, composée d’un petit corsage cousu dans la doublure. Cette robe était en parfait accord avec l’esprit des Lumières qui prônaient un retour au naturel. En 1783, Marie-Antoinette se fera d’ailleurs représenter « en robe de mousseline dite ‘en chemise’ » par sa portraitiste Elisabeth Louise Vigée Le Brun. Un portrait qui fera scandale et suscitera des réactions indignées de la part de la critique, étonnée qu’un sujet si noble soit représenté dans une tenue d’intérieur. Il sera remplacé par un autre, représentant Marie-Antoinette dans une tenue plus conventionnelle.

Elisabeth Louise Vigée Le Brun, Portrait de Marie Antoinette en robe de mousseline dite ‘à la créole’, ‘en chemise’ ou ‘en gaulle’. ©Hessische Hausstiftung, Kronberg im Taunus

« La provocation des excès »

C’est l’un des thèmes qui rythment cette exposition. Les scandales liés aux excès sont variés :

Les tenues sont « trop moulantes ». Si au XVIe siècle les hauts de chausse, moulants, mettant en avant la virilité de celui qui le porte, composaient les habits d’hommes, ils seront remplacés dès le XVIIe siècle par la culotte à la rhingrave, plus ample, permettant de ne laisser entrevoir que les mollets. A l’inverse, le « trop ample » a fait également scandale. Au début du XXe siècle, les étudiants d’Oxford adoptent les « Oxford bags », des jeans excessivement larges, visant à se distinguer de leurs parents qui portaient des pantalons très étroits. Dans les années 1990-2000, les ados optent pour le jean baggy, un jean très ample, précédant le slim, un pantalon très étroit et moulant quant à lui.

“Trop large” / ©Jacques Demarthon

Les robes sont « trop décolletées ». A la fin du XVIIIe siècle, la mode féminine était aux décolletés plongeants laissant entrevoir une partie de la poitrine. Les plus timides pouvaient néanmoins cacher leurs décolletés par un tissu appelé menteur car il laissait davantage voir la poitrine qu’il ne la cachait. Un écran vidéo présente également dans l’exposition quelques extraits choisis de publicités et films. On y voit notamment Mireille Darc, dans le film Le grand blond une chaussure noire, qui accueille Pierre Richard, dans une robe à l’apparence austère vue de face, mais très, et même trop, échancrée vue de dos.

“Trop plongeant”

Les jupes sont « trop courtes ». Mary Quant et André Courrèges sont les premiers couturiers à proposer des mini-jupes qui vont choquer l’opinion publique. Le reproche peut également être inverse envers les tenues « trop longues ». Au XVIIe siècle, les femmes se coiffaient « à la Fontanges ». Les coiffes à la Fontanges étant des constructions élaborées de dentelles, du nom de la maîtresse de Louis XIV qui, au revenir de la chasse, les cheveux décoiffés, les aurait noués avec sa jarretière. Autres coiffes féminines jugées scandaleuses : les coiffes camouflant le visage telles que les capotes, calèches et capuches. En 1399, Charles VI ordonna la proscription du port de « faux visages », c’est-à-dire de chaperons et capuchons dissimulant le visage. Au XIXe siècle, la crinoline est également décriée pour l’usage excessif de tissus qu’elle requiert. Pendant la seconde guerre mondiale et même après, les tissus ont été rationnés. Les économies étaient invoquées pour réglementer la longueur des vestes et l’amplitude des pantalons. Officieusement cependant, cela visait principalement les zazous aux costumes démesurés, portant des vestons longs à grandes poches et des pantalons bouffants, jugés ostentatoires en période de rationnement.

“Trop court” / Source : La Voix du Nord

Les tenues « trop colorées ». Au Moyen-Age, les réformateurs protestants distinguaient les couleurs honnêtes (blanc, noir, gris, brun, bleu) des couleurs déshonnêtes (rouge, vert, jaune). Au XIXe siècle, des codes vestimentaires sont apparus pour régir certains évènements religieux qui marquent la vie d’un chrétien. Ils fixaient des règles très strictes pour les tenues des baptêmes, communions, mariages et deuils. Ainsi, ce n’est qu’à cette époque que le blanc est devenu la norme pour les mariées. Brigitte Bardot, en robe de mariée Vichy rose, fera scandale en 1959. Pour une veuve, durant la durée de son veuvage, soit 1 an et 6 semaines, c’est le noir qu’il lui faudra adopter pour ses tenues. Les violet et gris étant cependant autorisés par touches à partir du sixième mois de deuil. La rayure quant à elle était jugée dévalorisante. Dès le Moyen-Age, elle était utilisée pour l’iconographie des traîtres, notamment les soldats conduisant le Christ pour sa crucifixion. Plus tard, elle sera réservée aux vestons des domestiques.

“Tenues de circonstances” (notamment la robe de mariée Vichy rose de Brigitte Bardot) / Source : La Voix du Nord

Le spectateur ressort de cette exposition pétri de contradictions venant mettre à mal ses convictions et préjugés quant aux codes vestimentaires actuels latents qui dictent nos rituels vestimentaires de manière sous-jacente.


(1) Au Musée des Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli 75001, Paris (http://www.lesartsdecoratifs.fr). Commissariat : Denis BRUNA, conservateur, collections Mode et Textiles antérieures au XIXe siècle.
(2) Atelier de Lucas Cranach l’Ancien, Adam et Eve, 1ère moitié du XIVe siècle.
(3) Sylvie Vartan, Comme un garçon, chanson sortie en 1995.


Agathe MATHAUT