Salle comble ce jeudi 2 février 2017 à la Mairie du IXe pour un rendez-vous devenu désormais incontournable : les évènements de « L’Art en Conférences », gratuits et en libre-accès, organisés par Drouot Formation. 

Cette fois-ci, c’est Mme Pauline Prévost-Marcilhacy, Maître de conférences en histoire de l’art contemporain à l’Université Charles De Gaulle – Lille III, qui investit les lieux pour présenter son dernier ouvrage en trois volumes consacré à la dynastie Rothschild, Les Rothschild, une dynastie de mécènes en France (1). Si ce nom est évocateur pour tous, l’ampleur des donations Rothschild, tant sur le plan géographique, quantitatif que chronologique, l’est moins.

Pauline Prévost-Marcilhacy (dir.), “Les Rothschild, une dynastie de mécènes” – Couverture du Volume I (Master Hare de Sir Joshua Reynolds) / Source : Somogy éditions d’art

Un travail titanesque

Comme l’auteure le dit elle-même, il s’agit d’un « projet hors norme d’une grande complexité ». Un travail de grande envergure qui l’a suivie tout au long de sa carrière, puisque les prémices de ce projet apparaissent à la fin des années 1980 alors qu’elle travaille à sa thèse (2). Encouragée par les Rothschild, et sans l’aide des méthodes de recherche actuelles, rendues possible grâce à l’informatique aujourd’hui, elle entreprend l’inventaire des collections de la famille Rothschild. Elle prend contact avec des centaines de musées et institutions publiques pour aboutir au recensement de 70 000 œuvres d’art données par la dynastie Rothschild. Aujourd’hui, alors que l’inventaire est en passe d’être terminé, 120 000 œuvres sont d’ores et déjà dénombrées. Un exemple supplémentaire, s’il en fallait un, de la contribution de la collection Rothschild aux collections françaises.

Elle laisse finalement mûrir ce projet avant de s’y consacrer à nouveau en 2007. Le sujet est porteur, plusieurs publications et expositions récentes, notamment au Musée du Louvre, ont mis en lumière l’importance des donateurs dans la constitution des collections publiques. D’autre part, aucune étude d’ensemble n’a été consacrée aux Rothschild et cela fait grandement défaut. 

Pour autant, l’ouvrage publié aujourd’hui est bien loin de son projet d’origine, un peu scolaire et moins pertinent, elle le concède volontiers. Dans un premier temps, elle prévoit trois volumes, chacun consacré à une technique : la peinture, les objets d’art et les arts graphiques, reflet des trois quarts des donations. Mais rapidement, elle entrevoit les limites de cette classification. Non seulement elles sont trop restrictives, mais elles conduisent par ailleurs à la disparition de la figure des donateurs, objectif premier de cette entreprise. Elle entreprend alors de présenter la collection Rothschild de manière chronologique (3), et la période est vaste puisque le mécénat Rothschild s’exprime depuis 150 ans et continue aujourd’hui encore de contribuer au développement du marché de l’art et des collections publiques.

Séance de dédicace de Pauline Prévost-Marcilhacy lors de sa conférence @Sotheby’s / © Antoine Antoniol

L’identification de ces ensembles d’œuvres très hétérogènes est complexe. En effet, les œuvres se trouvent pour la plupart dans les réserves de musées, mairies ou bibliothèques. Elles n’ont jamais été photographiées et sont inconnues du grand public, voire même des spécialistes. A titre d’exemple, l’auteure relate son travail d’un mois à Moscou dans les archives du KGB suite à la découverte d’un entrefilet dans le journal L’Express mentionnant la saisie des archives de la branche française des Rothschild par les Nazis durant la seconde guerre mondiale, récupérées dans un second temps par les Russes. Cette découverte a permis le rapatriement de ces archives inexploitées à Londres avec l’accord de la famille Rothschild, et ainsi de conserver de précieuses sources d’informations sur la constitution de la collection d’arts graphiques de la famille.

« Rothschild s’exprime au pluriel »

Comme le rappelle Mme Prévost-Marcilhacy, « la dynastie Rothschild n’a pas d’équivalent. Ce n’est pas un mécène mais 28 mécènes. Ce n’est pas une génération mais 4 générations. Rothschild s’exprime au pluriel. C’est une famille ». Une famille aux branches diverses : française, allemande, anglaise ou italienne. Une famille qui, au travers de 150 années, aura affolé les compteurs et accumulé les records. Ainsi, la découverte d’un carnet de comptes de Salomon de Rothschild (1838-1864), mort prématurément, aura permis de révéler qu’en deux ans il avait fait l’acquisition de plus de 5 000 œuvres.

D’Edmond James de Rothschild (1845-1934) à Béatrice Ephrussi de Rothschild (1864-1934), Mme Prévost-Marcilhacy brosse le portrait des membres influents de la famille qui, par leurs goûts, leurs passions et leurs donations ont marqué les collections françaises, sans jamais chercher ni à privilégier une institution aux dépens d’une autre, ni à influencer ou orienter le style des collections des musées.

A l’instar de la famille Rothschild et de ses innombrables homonymes, le « goût Rothschild » est lui aussi multiple. La collection évolue au fil des ans, au gré des nouveaux achats et des donations. Elle recense des chefs d’œuvres mais également des productions modestes, voire insolites. Ainsi Mathilde de Rothschild se passionne pour les crânes de toutes sortes, memento mori, comme cette ombrelle à pommeau tête de mort ; Alice de Rothschild (1847-1922) collectionne quant à elle les pipes et boîtes d’allumettes ; Arthur de Rothschild (1851-1903) rassemble des bagues de mariage, qui feront l’objet d’un legs au Musée de Cluny en 1904, mais également plus de 2 000 cravates qu’il classe soigneusement par couleur dans des placards construits à cet effet ; Henri de Rothschild (1872-1946) réunit un ensemble de 5 000 manuscrits et autographes.

Mathilde de Rothschild, Ombrelle à pommeau de tête de mort / Source : communiqué de presse Somogy éditions d’art

Paradoxalement, ou pas d’ailleurs, James de Rothschild (1792-1868) choisit d’acquérir pour premier tableau La Laitière de Jean-Baptiste Greuze (4) ; Alphonse de Rothschild (1827-1905) s’intéresse à la peinture anglaise et fait notamment l’acquisition de Master Hare, un tableau de Sir Joshua Reynolds (en couverture du volume I), mais aussi d’un des premiers tableaux d’Eugène Boudin dans les collections françaises (5) ; Edmond James de Rothschild (1845-1934) se consacre à la gravure, notamment Rembrandt et Dürer, et à ses origines en collectionnant les nielles.

Jean-Baptiste GREUZE, La laitière, vers 1772-1773 / © Musée du Louvre/A. Dequier – M. Bard

Témoignage de la diversité de la collection Rothschild, celui-ci, premier mécène de la dynastie, fera don, de son vivant, à tous les départements du Louvre. Pour le département des gravures, il léguera 80 000 gravures et dessins en 1934 pour créer un véritable musée de la gravure au sein du Musée du Louvre. Pour le département des antiquités grecques, il va financer la campagne de fouilles archéologiques et faire don des trouvailles au Louvre. On mesure alors le caractère philanthropique de ces collectionneurs, animés par le seul dessein de freiner la dispersion des œuvres d’art et d’affirmer la supériorité de la France.

La caractéristique remarquable de la dynastie Rothschild réside en la dispersion géographique et institutionnelle de ses donations. En effet, généralement, les donateurs associent leurs dons à une ville ou une institution. Il n’en est rien pour ces mécènes hors-pairs qui gratifieront près de 220 musées et institutions (mairies, bibliothèques, etc) de leurs donations.

Souvent, le donateur n’est pas le collectionneur. Par exemple, la Baronne Nathaniel de Rothschild fera don de collections réunies, complétées et enrichies par trois collectionneurs Rothschild. Phénomène classique dans les dynasties industrielles ou bancaires, ce sont seulement les Rothschild de la troisième génération qui deviendront donateurs aux musées.

En outre, autour de cette famille, s’est tissé un réseau culturel composé d’agents, de marchands, d’intermédiaires, véritables hommes de l’ombre qui vont œuvrer en arrière-plan pour imposer leurs goûts aux Rothschild. C’est le cas notamment du marchand Paul Leroy, homme d’affaires et conservateur des collections d’Alphonse de Rothschild, qui était un véritable défenseur de la peinture anglaise. Il aura ainsi certainement incité ce dernier à faire don d’un tableau de Sir Joshua Reynolds au Musée du Louvre (6), celui-là même cité précédemment ; ainsi qu’à faire l’acquisition d’oeuvres de Camille Claudel.

Enfin, il faut préciser que ce ne sont pas moins de 53 auteurs, conservateurs, universitaires qui ont collaboré à la conception de cet ouvrage de référence, point de départ de futures recherches. A travers l’étude de cette dynastie, c’est le phénomène de glissement de la collection privée à la collection publique qui émerge, l’évolution du goût en fil rouge. C’est aussi un travail de réhabilitation de figures oubliées. Ces années de recherche s’inscrivent également dans un objectif de vulgarisation puisqu’un site internet vient d’être ouvert, hébergé par l’INHA (Institut National d’Histoire de l’Art), afin de présenter la collection Rothschild, et sera alimenté progressivement dans les prochains mois.


1) Coédition Musée du Louvre – Editions du Louvre / BNF / Somogy éditions d’Art. Prix : 290,00 euros.

2) Architecture et décoration des maisons construites par la famille Rothschild en Europe, Paris IV Sorbonne, sous la direction de B. Foucart, 1992. Publiée en 1995 Les Rothschild bâtisseurs et mécènes, Paris, 1995, éd. Flammarion. Prix de la Demeure Historique (1995), Prix Eugène Carrière de l’Académie Française (1996), Prix de la Fondation Napoléon (1996).

3) Volume I : 1873-1922 ; Volume II : 1922-1935 ; Volume III : 1935-2016.

4) Légué par la Baronne Nathaniel de Rothschild, fille de James de Rothschild, en 1899 au Musée du Louvre.

5) Eugène Boudin, Marée basse à Etaples, Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, 1886.

6) Légué par le Baron Alphonse de Rothschild, remis au Louvre par ses héritiers en 1905.

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