Profitant des festivités de fin d’année pour se promener dans Paris, le CEJART est parti à la (re)découverte de quelques fameuses galeries de photographie parisiennes, pour en savourer la programmation prolifique. Nous vous proposons donc une balade éclectique dans la création contemporaine, qui illustre bien le foisonnement des propositions esthétiques et intellectuelles, qu’elles soient passées ou actuelles.

 

Photo-cinéma

Hervé Guibert, Isabelle Adjani au Jardin des plantes, Paris, 1980 / © Hervé Guibert 

Notre déambulation commence au 26 de la rue Saint-Claude où la galerie Cinéma (1) d’Anne-Dominique Toussaint présente le travail d’Hervé Guibert. Intitulée Le Rêve du cinéma, l’exposition nous fait voyager dans l’univers de l’écrivain Hervé Guibert à travers une sélection hétérogène de clichés argentiques en noir et blanc, majoritairement datés des années 80. Très proche du milieu du cinéma, ayant été critique et scénariste (notamment de l’Homme blessé de Patrice Chéreau), Hervé Guibert n’aura réalisé qu’un documentaire autobiographique, monté et diffusé à titre posthume. Ses photographies illustrent de façon significative sa proximité avec cet art, tant par les sujets de ses images que par l’esthétique hautement cinématographique et poétique qu’il y développe. Son élégante série sur la jeune Adjani en témoigne, parvenant à fixer sur la pellicule toute la pudeur et le mystère de l’actrice, à l’instar des héroïnes qu’elle a pu incarner à l’écran. Cette âme cinématographique se retrouve également dans ses clichés d’intérieur, sur le drapé froissé d’un canapé, où l’intemporalité le dispute à la technicité des tentatives de captation d’une lumière. Les frontières entre les médiums se brouillent et l’on ne sait plus bien qui du cinéma ou de la photographie inspire l’autre ! Les superbes tirages sont tous vintages, parfois rehaussés du sceau de l’artiste par un tampon sec, leur conférant toute l’aura d’un objet rare. La visite est ponctuée d’un agréable intermède filmique, dans une alcôve rouge ouatée, où personnalités et proches témoignent des talents et ambitions d’Hervé Guibert. On regrettera l’absence de texte de salle explicatif, déroutante de prime abord, puis assez confortable pour se laisser charmer par les volutes de ce rêve…

Instants suspendus

Continuons notre escapade et notre voyage dans le temps à la galerie Polka (2), qui présente le travail de Joel Meyerowitz en deux temps. En effet, l’exposition Taking my time comporte deux chapitres : la première, jusqu’au 21 décembre, exposait les clichés du photographe américain du début des années 60 jusqu’au milieu des années 70 ; la seconde s’attachera à ses travaux plus tardifs, sur la couleur et les paysages. La première partie de Taking my time nous plonge dans les photographies de jeunesse de Meyerowitz, qui se compose très vite, et de façon assez ludique, un univers thématique et esthétique singulier. La galerie expose des formats larges, en couleurs ou en noir et blanc, de photographies tant new-yorkaises qu’européennes. Meyerowitz y dévoile toute sa spontanéité et son génie à capter ironiquement des scènes du quotidien qui, savamment cadrées, révèlent des trésors de bizarrerie et de burlesque. L’intelligence artistique du photographe se déploie à chaque image, qu’elles soient scènes de rues, paysages désertés ou portraits, excellant dans la suspension de l’instant à l’instar d’un Cartier-Bresson pop, dopé (ou non) à la couleur egglestonnienne (*). Ce premier voyage urbain et généreux ne peut qu’augurer une deuxième partie réjouissante, à découvrir dès le 14 janvier.

Joel Meyerowitz, New York City, 1963/ © Joel Meyerowitz

Ultra-moderne Séoul

Un saut dans le temps et dans l’espace nous fait maintenant atterrir dans un tout autre univers : celui de Françoise Huguier, en immersion dans un Séoul ultra-contemporain. L’exposition Virtual Seoul se tient sur deux étages au Pavillon Carré de Baudoin (3) et tient presque du reportage ou de l’étude sociologique, tant on sent la photographe impliquée dans la découverte et la tentative de compréhension d’une société sud-coréenne moderne hautement paradoxale. La série de l’artiste française illustre bien ces paradoxes et la difficulté pour toute une population d’avoir évolué si brusquement, à partir de 1982. D’une période apocalyptique d’après-guerre à une ère occidentalisée hyper consumériste, on comprend que l’individu peine encore à trouver sa place parmi des entités traditionnellement collectives. L’intérêt des photographies ne réside donc pas tant dans leur esthétique, somme toute assez classique, que dans ce qu’elles traduisent des bouleversements sociétaux et de l’évolution à grande vitesse des mœurs. La scénographie est malheureusement très contrastée, oscillant entre inventivité bienvenue (la salle transformée en mini discothèque avec boule à facettes nous plongeant ironiquement dans l’univers très kitsch du « Dream palace ») et densité brouillonne. En effet, on peine parfois à lier les textes explicatifs de la photographe aux images accrochées non loin, faisant se télescoper les références. Si les écrits de François Huguier expriment sa curiosité dénuée de jugement et son envie de documenter ses propres visions, ils manquent néanmoins de structure, étouffant son propos photographique. L’exposition recèle peut-être trop de thèmes et de désir d’exhaustivité. Si ce désir se comprend, face aux innombrables étonnements des pratiques locales (cet atelier de mise en condition fictive de mort !), il gagnerait à être canalisé pour rendre cet apprentissage séoulien encore plus saisissant.

Frontières du reel

Après l’étrange réalité séoulienne, notre déambulation s’achève sur la réalité toute autre des photographies de Stéphane Couturier, à la Galerie particulière (4). Anaklasis est une (courte) sélection d’œuvres des années 2000, mais aussi très récentes (2013-2016), du photographe français Stéphane Couturier qui sillonne la planète pour produire ses images. Les grands formats exposés sont précis et puissants, d’une frontalité ultra-réaliste de prime abord. C’est tout l’intérêt du travail de Couturier, qui explore le thème de la déconstruction, des images d’abord, et de nos sens ensuite. Car, en effet, à bien y regarder, on se perd dans ces façades d’immeubles algériens ou indiens, jusqu’à douter de la « réalité » de chaque parcelle d’images. La magie Couturier opère pour nous transporter en des lieux quasi fictionnels, où la reconstruction d’un espace-temps irrationnel, imaginaire voire onirique devient possible. La Galerie particulière nous offre un voyage à la fois doux et brut, singulièrement déstabilisant, qui s’achève bien trop rapidement.

Stéphane Couturier, série Melting Point, Chandigarh, Haute Cour, 01, 2006-2007 / © Stéphane Couturier

 


(1) Galerie Cinéma, Anne-Dominique Toussaint, 26 rue Saint-Claude, 75 003 Paris : http://galerie-cinema.com/ -> Hervé Guibert, Le Rêve de cinéma, jusqu’au 14 janvier 2017.

(2) Galerie Polka, 12 rue Saint Gilles, 75 003 Paris : http://www.polkagalerie.com/ -> Joel Meyerowitz, Taking my time, part 2, à partir du 14 janvier 2017.

(3) Pavillon Carré de Baudoin, 121 rue Ménilmontant, 75 020 Paris : http://www.carredebaudouin.fr/2016/09/francoise-huguier-virtual-seoul/ -> François Huguier, Virtual Seoul, jusqu’au 31 décembre.

(4) Galerie particulière, 16 rue du Perche, 75 003 Paris : http://www.lagalerieparticuliere.com/fr/expositions/presentation/174/anaklasis -> Stéphane Couturier, Anaklasis, jusqu’au 7 janvier.

(*) Plus d’informations sur William Eggleston : http://www.egglestontrust.com/


Anne Laurens