L’exposition Soulèvements, présentée au Jeu de Paume jusqu’au 15 janvier 2017, est le fruit d’un commissariat ambitieux, mené par le philosophe et historien de l’Art Georges Didi-Huberman. Trop ambitieux dans sa recherche d’exhaustivité ? Ou bien trop lisse et consensuel, par des choix distanciés et peu téméraires ? L’exposition a suscité interrogations et controverses parmi ses visiteurs. Nous l’avons aimée pour la justesse de son ton et l’honnêteté de son parti pris, déjouant les écueils forcément attendus de la démonstration bruyante et polémique.

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Soulèvements, c’est avant tout une histoire, un fil rouge lentement déroulé de l’incipit à l’épilogue, dont les chapitres sont clairement (et visuellement) identifiés pour en faciliter la lecture. L’histoire commence par un texte de salle en forme de prologue à visée assez programmatique, puisqu’il annonce déjà les chapitres du récit à venir, comme une déclinaison de motifs plus thématiques que chronologiques : éléments (I), gestes (II), mots (III), conflits (IV) et désirs (V). Ces chapitres sont autant d’étapes de la réflexion du philosophe autour du sens et des ramifications de ce qu’est, de ce que représente et de ce qu’implique un soulèvement. Avant même la première salle, on comprend donc le parti pris ouvertement narratif et littéral, et revendiqué comme tel par Georges Didi-Huberman. A l’instar de son parc

ours d’essayiste, il s’attache à l’essence des mots et des images pour les faire dialoguer, et révéler leur complémentarité. A ce beau texte introductif, fluide et poétique, répond donc une vidéo commandée et produite par le Jeu de Paume de Maria Kourkouta – Remontages (2016) – dont le flot d’images et le montage saccadé traduisent toute la complexité de l’analyse, figurée ou imagée, « du » soulèvement, qui recoupe des soulèvements. Dès alors, s’ébauche une des questions qui alimente l’exposition ; au-delà de celle de l’engagement de l’artiste, il s’agit de savoir comment il donne à voir son engagement et s’associe au soulèvement.

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Red Tape, Roman Singer / Crédits : (extrait d’une vidéo): Caméra: Aleksandra Signer/ Courtesy de l’artiste et d’Art : Concept, Paris

Les salles de l’exposition correspondent donc aux divers chapitres de la narration du philosophe, qui sont scandés en plusieurs sous-chapitres (tempête, imagination, bouches à s’exclamer, livre de résistance, faire grève, traverser les murs…), afin d’en rendre la lecture plus intelligible. Chaque « sous-thème » sera annoncé dans le texte général, reproduisant ainsi l’effet en cascades du texte introductif. Ce procédé didactique a néanmoins l’inconvénient d’être un peu trop dissertatif et distancié, trop théorique par rapport à la substance hautement volatile et spontanée du sujet.

Les deux premiers chapitres, éléments déchainés et gestes intenses, sont réjouissants : leur aspect trépidant et survolté transparait bien du choix des œuvres et de la diversité des médiums présentés, notamment avec les très ludiques et jouissives vidéos de Roman Signer, Red Tape (2005), Floating Table (2005) et Hayfever (2006). L’exposition s’attache alors à exploiter tous les sens des mots (littéralement) incarnés, ce qui rend le dialogue des œuvres et des époques d’autant plus enthousiasmant qu’elles sont éclectiques. Les métaphores se dévoilent et se font écho. Dans la vidéo Tahrir Square (2011) de Jasmina Matwaly, les bâches du premier plan flottent au vent comme les Drapeaux (1830) de Léon Cognet : tous deux sont soulevés, physiquement, par le vent mais c’est aussi et surtout les soulèvements de deux Révolutions qui s’esquissent en négatif. Ailleurs au contraire, le geste du soulèvement est directement illustré, point levé (Rose Zehner (1938), Willy Ronis) ou frappé contre une table (A glass of milk (1972), Jack Goldstein), mais questionne davantage la manière dont l’artiste met en scène ce geste – physique mais surtout politique ou poétique- et s’y associe.

Malheureusement, la narration s’essouffle assez pour le troisième chapitre, mots exclamés. Elle est brouillée par la densité et la complexité des références historiques qui laissent percevoir la volonté très universitaire d’une exhaustivité toute scientifique. L’éclectisme toujours à l’œuvre (de Champfleury à Beuys, en passant par Godard et ses films-tracts) dessert quelque peu le propos, qu’on peine parfois à rattacher au fil de la narration. Les cartels explicatifs rédigés par Georges Didi-Huberman, s’ils ajoutent à la densité, sont néanmoins éclairants.

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La charge, Félix Valloton / Crédits : © Centre Pompidou/ MNAM/ Pierre Guenat, Besançon

L’élan regagne les deux derniers chapitres, conflits embrasés et désirs indestructibles, renouant avec un dialogue des œuvres plus sensible et accessible. La réussite de ces chapitres tient à l’actualité brulante de toutes les images (Beaubien Street (1971), Ken Hamblin), même les plus anciennes (La Charge de Vallotton, de 1893), qui résonnent et éveillent forcément la conscience des visiteurs. Cet éveil passe également par la violence des images et les injustices qu’elles révèlent (Ouvrier en grève, assassiné (1934), Manuel Alvarez Bravo), qui conduiront d’autres hommes et d’autres femmes à transformer leur désespoir en force vive, pour faire naitre un nouveau soulèvement. Le tour de force du dernier chapitre – désirs indestructibles- tient à son caractère circulaire : il clôt à la fois l’histoire et annonce son perpétuel renouvellement, conférant toute sa cohérence narrative à l’exposition.

L’énoncé introductif est finalement bien respecté et permet, à notre sens, de justifier les choix des soulèvements mis en lumière et, en creux, de ceux qui sont oubliés ou minorés. Ils ne le sont certainement pas par couardise ou lâcheté, mais bien par intelligence philosophique et artistique : puisqu’il s’agissait de raconter une histoire – celle voulue par un seul homme- les images sont convoquées. Et l’histoire, du début à la fin, est puissamment racontée !


Soulèvements, Jeu de Paume, jusqu’au 15 Janvier 2017

Sources :

http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=2476

http://soulevements.jeudepaume.org/


Anne Laurens