Jusqu’au 21 Avril, l’Université Panthéon-Assas accueille sa première exposition “Paradis. Rapport annuel.” en son centre historique rue d’Assas, produite par les Rencontres d’Arles. Cette exposition de photographies interrogeant la notion de « Paradis Fiscal » est l’occasion de nous pencher sur les coulisses de la préparation de cet évènement inédit.

Paolo Woods et Gabriele Galimberti, Neil M. Smith, secrétaire des finances des îles Vierges britanniques, ici photographié dans son bureau de Road Town sur l’île de Tortola. / Crédits : Avec l’aimable autorisation des artistes

Lorsque l’on parcourt une exposition nous amenant en toute logique d’une œuvre à l’autre, il est souvent difficile d’imaginer le cheminement suivi pour arriver au résultat final. Le montage d’une exposition dans un lieu dont la vocation première n’est pas d’accueillir un tel évènement nous permet de suivre de plus près une forme « d’avant exposition » où s’affairent ces « hommes de l’ombre », pour qui le début de l’évènement pour le grand public signe la fin de leur intervention.

Philippe Brochard, régisseur général pour les Rencontres d’Arles et Olivier Etcheverry, scénographe, ont accepté de nous guider à travers les rouages de l’érection physique de l’exposition pour mettre en lumière les enjeux souvent méconnus et nécessaires au bon déroulement d’une exposition.

« Au départ on a un projet élaboré par la direction artistique qui s’adresse à un scénographe et ensuite contacte la direction technique pour réaliser les aménagements » nous explique Philippe Brochard en regardant les équipes techniques peindre les cimaises en construction dans le patio du Centre Assas. Le régisseur général définit son rôle comme celui qui « donne aux autres le moyen de travailler », réel intermédiaire entre les acteurs de la production de cette exposition. Ses tâches s’étendent sur un panel très large l’amenant à collaborer avec les artistes, voire à réaliser physiquement leurs œuvres. Une fois sur les lieux de l’exposition, le régisseur orchestre la construction des cimaises et leur montage, et l’installation des éléments électriques, multimédia et numériques. Il applique le cahier des charges, en prenant soin de laisser chaque corps de métier libre d’intervenir. Enfin, il assure la maintenance lors du déroulement officiel de l’exposition.

Philippe Brochard permet de donner vie au travail des artistes quand Olivier Etcheverry, le scénographe, en sublime le sens. Paolo Woods et Gabriele Galimberti forment le duo d’artistes à l’origine du projet « Paradis. Rapport Annuel » (1). Un article, puis un livre et une exposition de photos retracent le projet fou de ces deux photographes pour comprendre les paradis fiscaux en créant eux-mêmes une société enregistrée au Delaware, “the Heavens LLC”. Les photographes ont travaillé à brouiller les frontières entre photo-journalisme, photographie documentaire et artistique et à proposer une narration alternative à un sujet de société mille fois investigué dans la presse. Le projet a été exposé une première fois aux Rencontres d’Arles lors de l’édition 2015. L’ancien palais de l’archevêché avait été choisi pour accueillir cette exposition  dans  une mise en scène théâtrale afin d’accompagner le spectateur dans sa réflexion.

« L’exposition a déjà voyagé deux fois en Italie, une fois en Allemagne, en Belgique, Ecosse, Suisse, en Chine… Donc l’exposition existe : parfois c’est du papier peint, parfois ce sont des tirages dans des galeries… Elle se décline aussi au fur et à mesure des espaces, du public, et du budget. Le travail qu’on fait avec Olivier dans ce cas, c’est de trouver une façon de la rendre plus fluide pour donner au public envie de la voir”.

A Arles, les deux photographes ont travaillé avec Olivier Etcheverry dont le talent réside alors dans la consécration des envies des artistes. “Être scénographe, c’est prendre connaissance d’un lieu, nous indique-t-il, et adapter l’organisation de l’espace afin qu’il soit susceptible d’être la meilleure formule pour présenter l’exposition et le sujet”. Ils ont reconstitué plusieurs environnements, depuis la salle de réunion fictive de leur société “The Heavens”, où l’on pouvait, confortablement installé dans un canapé, siroter un café Illy, jusqu’à une dernière salle très sombre figurant “l’envers du décor” des paradis fiscaux (prostitution, précarité…). Les photographes voulaient construire une sorte de “descente aux enfers” visuelle et sensitive, corollaire de ces “Paradis”.

Les artistes souhaitaient également créer des aller-retours permanents entre la fiction et le réel, entre un espace ludique et décontracté et une confrontation plus âpre à la réalité. De même, les légendes volontairement longues et documentées apportent une autre dimension aux photographies, composées pour être “visuelles, et attirantes”, malgré “un élément de dérangement” savamment distillé.

En amont, l’exposition est orchestrée de manière méthodique, en termes de gestion des espaces ou de médiation auprès du public, pour “faire en sorte que les photos puissent être vues à la fois par une curatrice branchée mais aussi par quelqu’un qui habite à Arles, qui a la chance que ce festival soit dans sa ville”.

En prenant le parti de faire voyager l’exposition dans le patio d’Assas, espace convivial de détente et d’étude de l’université, les enjeux techniques et scénographiques sont multiples. Philippe Brochard a la chance d’avoir déjà installé des expositions dans des institutions : écoles, universités ou encore lieux publics. Pour Olivier Etcheverry, en revanche, c’est une presque première in situ. A sa première visite, il avoue d’ailleurs avoir été “un peu préoccupé” en découvrant le patio et son architecture atypique ; “pièce” unique où devait être concentrée l’exposition.

L’exposition en cours de construction / Crédits : Anne Laurens

Il dessine d’abord toute la structure d’accrochage des œuvres sur plans, à l’instar d’un architecte ou d’un décorateur. Le régisseur, Philippe Brochard, récupère ensuite ces plans et les adapte aux différentes aires de l’espace. Il coordonne la construction des cimaises et les modifications de dernière minute quand les côtes des plans ne prennent pas en compte certaines exigences techniques liées à l’accueil et la sécurité du public. Il travaille en étroite collaboration avec le scénographe et le producteur de l’exposition et se prononce sur la faisabilité technique des demandes. Par exemple, quand nous l’avons rencontré, il réfléchissait à déterminer la meilleure hauteur des écrans vidéo, pour qu’elles puissent être visionnées tant debout qu’assis. Toutes ces données pratiques sont déterminantes pour accueillir la scénographie, avec une “finition parfaite”.

Olivier Etcheverry, de son côté, s’attelle à adapter sa scénographie au patio d’Assas. Il avoue avoir voulu ne surtout pas s’approcher des murs du patio qu’il jugeait très “compliqués”, du fait de l’alternance entre la verrière, les panneaux transparents en plexiglas et les panneaux ajourés en aluminium. L’enjeu était aussi de “ne pas enfermer complètement les choses, de les laisser ouvertes” alors que “ça n’est pas du tout un lieu qui a été conçu pour une exposition, c’est votre salle de détente”.

L’exposition en cours de construction / Crédits : Anne Laurens

L’adaptation doit ensuite se faire en termes d’accueil du public, dans un espace ouvert qui brasse de nombreux visiteurs tous les jours. Pour le régisseur, il s’agit de faire respecter un certain nombre de normes de sécurité (ISO 9001…), pour assurer, d’une part, l’accessibilité de l’exposition à tous et, d’autre part, son évacuation en cas d’urgence. Techniquement, il réfléchit également à offrir les solutions les plus pertinentes pour accueillir au mieux tous les publics.

Pour le scénographe, l’accueil du public est bien sûr un élément déterminant de sa réflexion. La circulation des visiteurs doit être fluide et confortable, tout en conservant l’intelligibilité du propos artistique. La sélection des photographies est identique à celle d’Arles, même si c’est “le plus petit lieu que j’ai fait depuis toujours”, confie Olivier Etcheverry. Il a donc conservé cette linéarité tout en permettant une lecture agréable des photos, en jouant sur le choix et la place des wall papers, l’alternance des cartels, les écarts entre les photographies.

Enfin, les photographes travaillent à adapter leur discours à un public universitaire et étudiant, notamment au fait des problématiques juridiques liées aux paradis fiscaux. N’ayant jamais exposé à l’université, Paolo Woods et Gabriele Galimberti ont voulu s’adresser à notre génération, une “génération Twitter”, en utilisant des “catch phrases” volontairement reproduites en anglais, qui, ils l’espèrent, donneront “l’envie d’en savoir plus”. L’utilisation des wall papers est aussi un choix fait à destination des étudiants, comme le portrait monumental d’Antoine Deltour figuré comme un héros, “cheguevarisé”, alors même que sa condamnation en deuxième instance vient d’être confirmée pour son rôle de lanceur d’alerte dans le LuxLeaks. (2)

L’exposition en cours de construction / Crédits : Anne Laurens

Leur volonté était de construire une séquence narrative la plus parlante possible, pour amener les étudiants à réfléchir sur un sujet de société complexe, tout en les sensibilisant à leur art. En effet, la photographie leur a permis de transformer un sujet “plutôt rédactionnel” en une série artistique et documentaire à part entière, ce qui caractérise leur vrai tour de force !

La construction d’une exposition répond à la prise de décision de différents acteurs qui travaillent en étroite collaboration sous la tutelle du directeur technique des Rencontres d’Arles. Philippe Brochard et Olivier Etcheverry affirment que leur liberté de travail sur un chantier dépend essentiellement de l’idée plus ou moins précise qu’ont les artistes de leur exposition. Les artistes ayant un projet continu et une idée précise de la didactique entourant l’exposition, ils ont fourni beaucoup d’indications à Olivier Etcheverry. Quand on demande à ce dernier comment s’établit la collaboration avec Philippe Brochard, tout aussi présent sur le chantier que son homologue, il ironise sur le fait qu’il souhaite le moins possible travailler avec lui sur le chantier. Par cette formule, il nous indique que leurs rôles se croisent en cas de conflits quand leurs actions doivent pouvoir se dérouler plutôt en parallèle. 

Par ailleurs, les choix techniques réalisés par les différents pôles de construction de l’exposition sont régis par des contraintes budgétaires, une enveloppe générale étant allotie aux postes de régie, scénographie et de lumière. Cette contrainte, qui nécessite inévitablement un dialogue entre les différents postes de la direction technique, semble en réalité encadrer le projet plutôt que de le restreindre.

La force du duo entre Olivier Etcheverry et Philippe Brochard est de s’effacer derrière le travail des artistes et de permettre une relation directe entre le public et les œuvres. A ce titre, plus le parcours de l’exposition est fluide, le propos des artistes lisible et les œuvres saisissantes, plus la régie et la scénographie sont réussies. Dans notre cas, l’exposition semble parfaitement prendre vie dans le patio d’Assas et nous propose une lecture pédagogue du vaste travail du duo d’artistes. Ainsi Olivier Etcheverry et Philippe Brochard achèvent le montage de l’exposition. Pour eux, le vernissage forme un passage de relai au public qui, à son tour, pourra sublimer le travail des artistes en transmettant de manière effective le propos rendu matériel de Paolo Woods et Gabriele Galimberti.


(1) Livre : GALIMBERTI (Gabriele), WOODS (Paolo), Les paradis, Rapport Annuel. Delpire, Montebelluna, 2015.

Exposition : Paradis, Rapport Annuel, jusqu’au 21 Avril au Centre Assas (92 rue d’Assas, 75006 Paris)

(2) http://www.liberation.fr/france/2017/03/15/le-luxembourg-maintient-la-condamnation-du-lanceur-d-alerte-des-luxleaks_1555913


Anne Laurens et Léa Vicente