Interview de Delphine Brochand

Fondatrice de Fin’Art Consulting (Financière de l’Art)

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Passionnée d’art depuis l’enfance, Delphine Brochand s’est naturellement tournée vers des études d’histoire de l’art suivies à Paris et à Londres. Elle intervient sur le marché de l’art depuis plus de 15 ans, période pendant laquelle elle a occupé différents postes auprès des principaux acteurs du marché : commissaires-priseurs, galeries, établissements publics. Elle a dirigé le département Art d’un important établissement financier qui deviendra son premier client lorsqu’elle crée Fin’art Consulting en 2009. Régulièrement citée dans la presse pour son savoir-faire et son expérience dans le domaine de l’Investissement en Art et la Gestion de Patrimoine Artistique, Delphine Brochand intervient également en tant que chargée de cours au sein d’écoles de commerce (Master Art et Gestion de Patrimoine à l’ESG, conférence Art et Finance à l’ESSEC) ou en tant que tuteur de mémoire (HEC).

1 / Vous avez fondé Fin’art Consulting, société de conseil en gestion de patrimoine artistique, pourriez-vous nous décrire le parcours qui vous a mené à ce projet ? 

Il y a eu deux faits importants dans mon parcours personnel, le premier est lorsque je suis arrivée sur le marché de l’art dans les années 90. A cette époque, il n’y avait pas autant de métiers liés au marché de l’art. Existaient principalement le commissaire priseur, le marchand, le galeriste et l’expert puis en allant dans la fonction public les postes de conservateurs ou directeurs de musée. Il est vrai qu’à l’époque c’était peut-être moins évident qu’aujourd’hui quand on n’avait pas forcément un carnet d’adresse, un réseau, des relations. Aujourd’hui j’ai tout de même l’impression que le développement de cursus universitaires adéquats permet d’accéder plus facilement aux métiers du marché de l’art. Et bon nombre de nouveaux métiers liés à l’art se sont aussi créés. Aussi, l’œuvre d’art a acquis une nouvelle dimension, étant désormais considérée comme un actif patrimonial et financier à part entière.

Le deuxième fait important me concernant est lié à mon entrée dans une société financière en tant que chargée du département art. C’était à l’aube des années 2000, et peu de sociétés financières disposaient d’un service lié à l’art en France créé il y a plus de 20 ans.

C’est au sein de cette société financière que j’ai compris qu’il y avait une niche à saisir pour une clientèle dite « intermédiée ». C’est à dire la clientèle appartenant au métier de la gestion de patrimoine ayant des besoins liés à l’art. Je suis restée plusieurs années comme directrice de ce département avant de l’externaliser vers Fin’Art Consulting en 2009. Notre objectif au sein du cabinet Fin’Art Consulting est de répondre à l’ensemble des problématiques liées à l’art pour la clientèle des banques privées, des gestionnaires de patrimoine/fortune.

2/  Y-a-t-il beaucoup de banques qui proposent ce service de gestion de patrimoine artistique, disposent-ils d’un service interne ? 

Cela dépend des structures, j’ai notamment aidé la banque privée CIC à construire leur offre de gestion de patrimoine artistique. Mais je n’ai pas le sentiment qu’aujourd’hui en France il y ait beaucoup de structures qui possèdent en interne une activité liée à l’art. En revanche il y a de plus en plus de sociétés qui souhaiteraient offrir ce service à leur clientèle. Ils font appel à des prestataires externes, ce qui leur permet aussi de différer la responsabilité. En effet, ce n’est pas toujours évident pour des structures financières d’introduire un service en interne dont elles ne maitrisent pas tous les rouages. Cependant, avec une offre « art », ces structures peuvent fidéliser des clients ou en capter de nouveaux en s’appuyant sur une démarche différenciante.

3 / Comment s’exerce votre métier ? Conseillez-vous davantage sur les avantages fiscaux, l’aspect spéculatif ou la dimension plaisir ? 

Dans le conseil en investissement, ces trois dimensions (défiscalisation, rentabilité, plaisir) sont souvent liées. Cependant, je ne crois pas qu’il faille parler de rentabilité en œuvre d’art. Vous ne pouvez pas en attendre un rendement annuel comme c’est par exemple le cas avec une assurance vie ou un produit boursier. En revanche, un achat réalisé dans de bonnes conditions peut amener à une plus value qui se révèlera au moment de la revente.

Concernant la gestion de patrimoine artistique, elle s’opère avec trois niveaux de services :

– La gestion « matérielle » : il s’agit de la mise en place d’un contrat d’assurance adéquat, la conservation des œuvres, le transport, la restauration etc …

– L’accompagnement pour les transactions (achat/vente) : le client est accompagné dans l’intégralité de la démarche tout en respectant ses goûts en matière d’acquisition. De même, un client se fait conseiller pour vendre une œuvre dans des conditions optimisées. Par exemple si c’est le bon moment de vendre ou non tel artiste. Il faut être en permanence connecté avec le marché de l’art et suivre les ventes aux enchères qui donnent les tendances et la cote officielle.

– L’accompagnement au niveau juridique et fiscal. Concernant les démarches fiscales, elles peuvent être opérées par nos soins de A à Z. Si besoin, nous faisons appel à des avocats, des fiscalistes spécialisés.

4 / Nous sommes en période de crise économique et pour autant on observe un essor continu du marché de l’art. Selon vous pourquoi ce secteur ne serait-il pas ou peu touché ? 

Première chose, c’est un marché qui est faible, que ce soit en volume ou en valeur, au regard des marchés financiers. En 2014, le marché de l’art a enregistré un produit globlal de vente de 51 milliards d’euros. Ce qui représenterait environ 4 à 5 jours de transactions boursières. Donc d’un point de vue strictement économique, il semble difficile de comparer ces deux marchés. Cependant, on observe une corrélation plus importante entre les marchés financiers et le marché de l’art. Concrètement, une correction du marché de l’art est déjà entamée. Les dernières ventes aux enchères d’art contemporain Londres en février dernier ont enregistré une baisse de 45% par rapport à l’année passée. Il y a des secteurs plus spéculatifs que d’autres. Et lorsque les prix sont trop « poussés », trop « marketés » le marché n’hésite pas à sanctionner à terme.  Il y a aussi les effets de mode qui jouent …

Enfin il y a eu un essor considérable des fortunes émergentes dont une partie de l’argent gagné en bourse a été replacée dans l’art. Ces fortunes émergentes ont alimenté la poussé des prix avec une recrudescence de plus en plus importante de records mondiaux qui se suivent à la trace dans des délais de plus en plus courts. Cependant, ces acheteurs deviennent de plus en plus sélectifs. Cela s’est vu lors des dernières ventes de novembre à NYC.

A noter également que l’œuvre d’art est un produit tangible qui peut rassurer des investisseurs comme on a pu le constater en période de crise boursière. Il n’y a pas de montages financiers frauduleux et opaques lorsque vous êtes en pleine propriété d’une œuvre d’art. Le seul risque majeur est lié à son authenticité.

5/ Pensez-vous qu’une personne qui n’a pas particulièrement d’affinité avec l’art puisse opérer de bons investissements ? 

Je ne le pense pas. Tout simplement parce que je ne conseille pas d’acquérir une œuvre d’art si la démarche est exclusivement liée à une opération financière. Mieux vaut se porter sur des actions dans ce cas ou dans la pierre. Très honnêtement je pense aussi que trop de personnes achètent de l’art avec leurs oreilles plutôt qu’avec leurs yeux. Il faut avant tout acheter ce que l’on aime. Acheter à contre-courant des modes peut aussi être un bon moyen d’espérer une plus value par la suite.

6/ Conseilleriez-vous davantage aux entreprises la location d’œuvres d’art ou leur acquisition ? 

Cela dépend des objectifs de l’entreprise mais à priori la plupart des services de location d’œuvres d’art concernent des pièces d’artistes pas toujours référencées sur le marché officiel.

Ce serait plutôt des œuvres d’ordre décoratives et non des pièces importantes au niveau de l’histoire de l’art. Mais l’entreprise peut rechercher des pièces avec une vocation purement contemplative et en lien avec son activité. L’entreprise peut aussi souhaiter avoir une démarche sociétale en réalisant l’acquisition d’œuvres d’art d’artistes vivants pour soutenir la création contemporaine.

7/ Mais cela est-il avantageux fiscalement d’acquérir les œuvres d’artistes vivants pour les entreprises ? 

La loi sur le mécénat permet d’amortir l’intégralité de son budget d’acquisition. Soit 20% par an sur 5 ans. Il y a un plafond de l’ordre de 0,5 % du chiffre d’affaire de la société.

8/ L’acquisition d’œuvres d’art est-elle réservée aux gros portefeuilles ? 

La moyenne des transactions dans le monde aux enchères est environ de 5 000 à 8 000 euros. La moyenne des transactions à Drouot est autour de 2 000 euros. L’art n’est donc pas réservé à une élite. Pour quelques milliers d’euros, un particulier peut s’offrir un tirage photographique original de Willy Ronis. En peinture, on peut trouver de jolis tableaux avec une belle signature autour de 8 000 €.

9/ L’accès aux œuvres est-il davantage ouvert à tous par les ventes de maisons de ventes aux enchères en lignes ? 

Bien sûre. Surtout quand on voit le nombre de personnes qui s’interrogent encore de savoir si les ventes aux enchères sont publiques et si elles peuvent y accéder … Les ventes en ligne permettent aussi de toucher des clients du monde entier, 24h/24h. On assiste à une croissance impressionnante de ce marché. C’est l’avenir de la profession des commissaires priseurs.

10 / Quelles sont les critères qui aujourd’hui déterminent la valeur d’une œuvre et donc de son artiste ? 

D’une façon générale, le positionnement de l’œuvre d’art au sein de l’histoire de l’art est un critère incontournable quand on fait l’acquisition d’une œuvre. Savoir si l’artiste a été à l’origine d’un mouvement artistique novateur, un mouvement de rupture par rapport à ce qui a été fait auparavant. Aussi, quelle est la place de l’œuvre d’art dans la production globale de l’artiste. En effet, des années sont plus recherchées que d’autres chez un même artiste … Pour les artistes contemporains, il est intéressant de regarder quelle galerie le soutient, son programme d’exposition dans des structures publiques ou privées, quels sont les collectionneurs qui achètent ses œuvre, etc. Se méfier aussi des prix de vente qui augmentent trop rapidement et sur un délai court …

Interview réalisée par Alison Gueroux