Le week-end dernier, je me promenais le long du boulevard Saint-Germain. Les grands hôtels aristocratiques décrits par Proust dans « Le côté de Guermantes » couchaient leurs ombres étirées sur les pavés du faubourg, et à quelques pas de là, les caves qui avaient vibré sous les notes endiablées de Boris Vian demeuraient frileusement muettes. L’agitation mondaine avait définitivement remplacé les joutes existentialistes des cafés germanopratins. Tout ce qui avait fait l’émulation de la Rive gauche semblait mort à jamais, et plus aucune surprise ne semblait pouvoir advenir désormais. Antoine Blondin était mort, tout comme Jean Rochefort d’ailleurs… Mais alors que j’allais prier ces illustres disparus à l’église Saint-Germain-des-Prés quelle ne fut pas ma surprise : de la couleur, de la couleur partout ! A peine avais-je franchi le seuil de la plus ancienne église de Paris que mes yeux tout entiers furent baignés d’une lumière retrouvée…

Depuis quelques années la ville de Paris ainsi que le Fond de dotation de l’église ont entrepris une campagne de restauration du décor mural de l’édifice religieux constitué au XIXe siècle, et tous s’accordent à dire que c’est une véritable réussite ! On peine à croire qu’il s’agisse d’un simple nettoyage des peintures à la cire tant nos sens sont habitués à traverser de mornes nefs aux fresques jaunies par la suie, des choeurs assombris par de trop nombreuses années d’encens…

L’église de Saint-Germain-des-Prés est un cas d’école pour comprendre les grandes restaurations du XIXe siècle. En effet, en visitant Notre-Dame on oublie trop souvent que l’architecture gothique est un art avant tout polychrome et que l’esthétique vient servir des prouesses techniques – et non l’inverse. Ici, chaque détail est rehaussé de couleurs franches – le bleu, le rouge et l’or dominent – permettant une meilleure lisibilité du génie architectural. Longtemps délaissées, les oeuvres médiévales jouissent d’une véritable renaissance au XIXe siècle et de vastes campagnes de restaurations sont alors engagées. Viollet-le-Duc bien sûr, Félix Duban aussi, Jean-Baptiste Lassus enfin, tels sont les grands architectes qui ont su interpréter l’art de leurs aînés pour créer quelque chose de nouveau, d’abouti et de total… De Roquetaillade à Pierrefonds, de la Sainte-Chapelle à Notre-Dame, un vent nouveau souffle alors sur la France. Pourtant ici, à Saint-Germain, l’Administration confie la restauration de l’édifice à Victor Baltard. Ancien pensionnaire de la Villa Médicis avec Hippolyte Flandrin auquel il était extrêmement lié, c’est tout naturellement qu’il lui confie le programme de décoration de la nef et du Choeur des Apôtres. Flandrin, élève d’Ingres, a également accompli le décor de l’église Saint-Vincent-de-Paul, dont la cohorte des saints qui recouvre en frise les hauteurs de la nef était louée par tous pour son émouvante et efficace simplicité.

Ce grand nettoyage du choeur et du transept nous permet de redécouvrir cet artiste injustement oublié. A partir de 1842, sous l’impulsion du Révérend Père Cahier, le peintre élabore le programme iconographique de l’édifice. Son style hiératique est inspiré de Cimabue et de Giotto que Flandrin cite abondamment dans sa correspondance, mais aussi de l’art vénéto-byzantin du XIIIe siècle que l’on sent poindre dans sa Nativité.

Pourtant c’est surtout chez Raphaël, et ses loges vaticanes, qu’il puise sa compréhension de l’art paléo-chrétien. Toutefois, sa culture artistique ne méconnait pas la France du XVIIe siècle puisque la cruche de l’Institution de l’Eucharistie reproduit fidèlement celle de la Cène de Philippe de Champaigne du Louvre, ou encore l’art de ses contemporains, notamment celui d’Ingres, son maître, puisque l’on retrouve la Remise des clefs à saint Pierre conservée du musée de Montauban dans sa Mission des Apôtres.

Cette première tranche de travaux dirigée par l’architecte des Monuments historiques Pierre-Antoine Gatier, s’est achevée à l’été 2017. Il s’agit de la première phase d’un projet global divisé en cinq tranches dont le montant total est estimé à 5,2 millions d’euros. Malgré toute la publicité qu’en retire la mairie de Paris c’est essentiellement aux dons privés faits au Fond de dotation de l’église que ce chantier doit son salut. Le succès de cette campagne est si flagrant qu’elle ne peut pas s’arrêter en si bon chemin. Ainsi, le 4 décembre dernier la maison de ventes Christie’s a organisé une vente d’art contemporain dont les fonds récoltés (1,4 millions d’euros !) contribuent au nettoyage des peintures murales de la nef. Cette démarche est suffisamment rare pour être soulignée et met le doigt sur les lacunes qu’a la mairie de Paris à valoriser son patrimoine religieux. Alors n’attendez plus : donnez, Dieu vous le rendra !

Maxence Miglioretti.

Crédits photos :

  • Février 2017 : Restauration des fresques de l’église Saint-Germain des Prés réalisées par Hippolyte Flandrin (1809-1864) et Alexandre Denuelle (1818-1879) au XIXe siècle. Paris (75), France. © Marc-Antoine Mouterde ;
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Pour aller plus loin :

  • Schmidt Alphonse, Les peintures de M. H. Flandrin à St-Germain-des-Prés, 1862 ;
  • Foucart Jacques (sous la dir.), Hippolyte, Auguste et Paul Flandrin  : une fraternité picturale au XIXe siècle : [exposition] Paris, Musée du Luxembourg, 16 novembre 1984-10 février 1985 ; Lyon, Musée des beaux-arts, 5 mars-19 mai 1985 ;