organisé par Profession Photographie

Le jeudi 27 octobre au soir, la salle Vasari de l’INHA se remplit de curieux. Profession Photographie, association « accélératrice de rencontres avec les professionnels du monde de l’Art », a invité Clément Chéroux pour un entretien, avant le départ de celui-ci pour le MoMA de San Francisco, en décembre prochain. Chercheur, enseignant, conservateur, Clément Chéroux a dirigé le Cabinet de la photographie du Centre Pompidou depuis 2013. Retour sur les enjeux très photographiques de cet entretien, mené par Marie Auger pour Profession Photographie. 

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Galerie de Photographies – Centre Pompidou

Dès sa présentation, ce qui frappe chez Clément Chéroux est la précision et la mesure de ses propos. Précis, il l’est dans l’analyse très réfléchie de son « statut » d’historien de la photographie, qu’il revendique et préfère davantage à celui de commissaire d’exposition ou de conservateur/curator. La mesure, elle, ressort des choix personnels comme professionnels et curatoriaux qu’il a pu faire au cours de sa carrière : abandonner la pratique à la théorie, porter constamment sa passion de la recherche et la diffuser, envisager « la photographie comme un tout complexe », tant en termes d’acquisitions que de valorisation des collections du Centre Pompidou. Ses propos se répondent et se complètent, laissant émerger, à la fin de cet entretien très enrichissant, toute la finesse et la cohérence de ses réflexions.

Clément Chéroux est tombé en amour de la photographie à l’âge de 16 ans, en découvrant les photographies très subversives de Pierre Molinier et Michel Journiac (et son boudin !), notamment, lors d’un voyage en train. Il nous raconte que le wagon bar avait été transformé en petit musée roulant pour l’occasion, et que le décalage du lieu par rapport aux sujets des clichés l’a forcément interpellé. La photographie ne l’a plus ensuite quitté, comme dispositif technique et comme médium. Diplômé de l’Ecole nationale supérieure de la photographie d’Arles, il se rend finalement compte qu’il n’était « pas excité par le fait d’être un producteur d’images », poussé par une forme de déterminisme de la quantité qui influencera grandement sa carrière. En effet, s’il est difficile au photographe de produire bien et beaucoup ou plus, l’historien de la photographie étoffera d’autant son propos qu’il verra et montrera plus. Clément Chéroux part de ce constat pour se consacrer à la recherche et à sa diffusion, restant néanmoins riche de sa double formation. Car ce qui l’anime avant tout en tant qu’historien, c’est de diffuser, de montrer.

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Autoportrait à léperon d’amour – Pierre Molinier

Cette volonté guide son militantisme pour l’ouverture de la galerie de photographies du Centre Pompidou, qui a permis de révéler aux visiteurs du Centre la place de la photographie dans ses collections ; photographies qu’on ne remarquait pas auparavant, parmi les tableaux, sculptures et installations du cinquième étage. Clément Chéroux refuse pourtant catégoriquement le terme d’autonomisation de la photographie au sein du Centre. Il parle et œuvre à la « synergie » des œuvres, désirant les faire dialoguer, les éclairer les unes grâce aux autres. Il compare à ce titre la nécessité de montrer des photos de Moholy-Nagy dans une salle constructiviste, au même titre qu’un masque africain dans une salle cubiste.

Cette volonté de synergie éclaire à nouveau la mesure de ses choix : en réservant un espace dédié à la photographie, sans pour autant l’exclure de la réflexion curatoriale globale du Centre, Clément Chéroux ne prend parti pour aucune des deux écoles traditionnelles d’exposition de la photographie, qui opposent l’Europe (volonté de faire dialoguer les Arts au sein du musée sans consécration d’espace spécialisé) aux Etats-Unis (ères focalisées sur un médium, de façon indépendante). Au contraire, il s’empare de leurs inconvénients respectifs pour en faire des atouts. Il pallie ainsi la moindre visibilité de la photographie, propre à l’approche « dialoguiste » de l’école européenne, et l’autonomisation ostracisante du médium de l’école américaine.

A l’instar de sa double formation, l’historien pense éternellement en scientifique et en amoureux de la photographie. Il semble être curieux de tout type de photographies, de tout dispositif technique comme de tout support de diffusion. Cette ouverture d’esprit a guidé son travail de conservateur, menant une politique d’acquisition aussi généreuse qu’ambitieuse, puisqu’elle a permis d’enrichir considérablement la collection photographique du Centre Pompidou, en étoffant certaines ères chronologiques et géographiques délaissées. Ainsi, et à titre d’exemples, le fond déjà très riche de clichés surréalistes de l’entre-deux-guerres ou eighties, européens ou américains, a été complété de photographies européennes des années 50-60 et de clichés contemporains d’artistes libanais et africains.

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Collections contemporaines du Centre Pompidou, Salle 34 les Postmodernistes , Œuvres de Peter Fischli et David Weiss (au centre), John M Armleder, Allan McCollum, Thomas Huber

Précis, éduqué à Barthes et à la revue Etudes photographiques, il dit préférer « interroger DES photographies » plutôt que de tenter une « ontologie de LA photographie ». Cet appétit intellectuel et esthétique le pousse à travailler sur ce qu’il aime, sur « l’histoire et l’interaction entre sujet, technique et opérateur », refusant toute approche spécialisée ou catégorielle de la photographie. Cette démarche holistique et systématique du médium lui permet d’envisager avec le même enthousiasme le commissariat d’une exposition de photographie humaniste, publicitaire ou vernaculaire : des paparazzi (Paparazzi ! Photographes, stars et artistes) à Walker Evans (exposition à venir en Avril), il n’y a bien qu’un pas pour Clément Chéroux ! De même, il se questionne sur l’essence et la place actuelle de la photographie au sein des musées, face à un médium très largement démocratisé et détourné, qui permet aujourd’hui de « faire vite et sans métier ». Prôner une approche romantique du médium serait pourtant bien rétrograde pour un historien ayant à cœur « d’adapter les idées de monstration en fonction des supports de diffusion », ou tout simplement des types de supports qui accueillent tous types de photos.

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Recette de boudin au sang humain – Michel Journiac

La photographie exposée, diffusée, conservée ou pensée a donc encore de très belles heures devant elle grâce à Clément Chéroux. Regrettant le départ du Centre Pompidou d’un si grand passionné, nous ne pouvons qu’être enthousiastes à l’idée du travail qui l’attend à San Francisco. Beau voyage Monsieur Chéroux !


Merci à Marie Auger et Clara Bastid de Profession Photographie d’avoir organisé cet entretien et soutenu la réalisation de cet article.

Sources :


Anne Laurens