Une honorable file de visiteurs s’allonge devant le Musée du Luxembourg dimanche dernier, impatients de découvrir l’exposition La nature retrouvée. Celle-ci recense une centaine d’œuvres du peintre Camille Pissarro, témoins de l’enracinement de l’artiste dans le village d’Eragny-sur-Epte (Oise) et de l’attachement très fort qu’il a voué à son foyer bocager.

Camille Pissarro

La sérénité d’une vie champêtre

Père de huit enfants, le peintre s’éprend des environs vallonnés et pittoresques d’une petite maison dans le Vexin. Ses enfants comme ses pinceaux trouveront rapidement en ces lieux une réjouissante liberté. Une promenade dans les salles d’exposition du premier musée public parisien nous mène au cœur de cette vie rurale. Dans cet écrin, les couleurs jaillissant des toiles richement pigmentées guident nos pas pour nous plonger dans la lumière d’un petit matin rosé, dans l’intimité d’un crépuscule silencieux, dans la contemplation d’une scène paysanne ensoleillée.

Les promeneurs du dimanche laissent ainsi leur esprit se bercer, entre ciel et terre, entre lumière et matière, au rythme des saisons que le paysagiste décline joyeusement. Une certaine sérénité se dégage de l’équilibre pictural qui caractérise ces compositions. Petits et grands formats, paysages nus et habités, vernis mat et brillant… Le peintre nous propose une étonnante variété de sujets, de supports et de techniques pour nous plonger dans un style propre, à l’image de sa palette où les couleurs vives et contrastées se marient et se répondent dans une parfaite harmonie.

Huile sur toile, Détail

La force d’une peinture libre

Si Pissarro a toute sa place parmi les « pères de l’impressionnisme », il fait preuve d’une grande liberté dans sa peinture derrière laquelle l’on devine l’aplomb et l’audace de l’anarchiste. En effet, le peintre franco-danois était un théoricien de l’anarchisme. L’exposition nous propose quelques précieux dessins et gravures, autant de scénettes originales mêlant drame et sarcasme avec l’habileté savoureuse d’un trait de crayon vigoureux.

Les toiles exposées sont uniques, tant par la technique exceptionnelle qu’elles renferment que par la vue singulière qu’elles captent. Mais on reconnaît aisément l’intensité du pigment et la vigueur de la touche qui caractérisent toutes les compositions de Pissarro. La matière très présente, parfois même épaisse, vient s’accorder avec des couleurs lumineuses pour donner aux tableaux présentés une éblouissante vibration.

L’Abreuvoir d’Eragny, huile sur toile, 1884

Une correspondance remarquable entre la touche et le motif témoigne de l’aisance avec laquelle l’artiste maîtrise la matière. Les tableaux allient densité et transparence grâce à une habile superposition des couches sur un même motif. Les délicates aquarelles et les lavis viennent rappeler l’agilité avec laquelle le peintre fait surgir quelques notes délicates au dessus du tourbillon impétueux de ses huiles. Les sujets du Pissarro sont figuratifs, mais le soupçon d’une démarche simplement traditionnelle sera bel et bien démenti par l’adresse avec laquelle il manie un pointillisme sensible et vivant. Cette technique innovante pour représenter la nature révèle dans le savoir-faire de l’artiste et dans la perception qu’il a des choses qui l’entourent une éclatante modernité.

Camille Pissarro est le peintre de la vie : on retrouve dans son Oeuvre la bonté du père de famille et l’hardiesse de l’homme engagé. Le moderniste, dont le talent et la personnalité bienveillante séduisent le monde entier, est un incontournable de notre temps. Son œuvre est présente dans de nombreuses manifestations parisiennes cette année : la fracassante collection Chtchoukine  offrait parmi quelques une des plus belles pièces du peintre à la Fondation Louis-Vuitton, tandis que le Musée Marmottan Monet organise en ce moment-même une exposition plus « généraliste » de Pissarro dans le 16ème parisien… affaire à suivre.

Mais le Musée du Luxembourg a choisi de lever le voile sur l’intimité du peintre qui a cultivé son art sur une terre tant aimée. Il y a enraciné sa famille et semé son inspiration, comme en témoignent les quelques toiles talentueuses de son fils Lucien, présentes dans l’exposition. 


Pissarro à Eragny, au Musée du Luxembourg jusqu’au 7 Juillet 2017


Mathilde Bouvier